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LA DEUXIEME MORT DU GENERAL LEE


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Chronique de Dominique JAMET...

Au début du XXe siècle, le Congrès des Etats-Unis, autrement dit le Parlement, composé du Sénat et de la Chambre des représentants, invita chaque Etat membre de l’Union à désigner l’homme (un mot qu’il faut entendre ici comme désignant implicitement un individu de sexe masculin) ou la figure qui lui semblerait le mieux symboliser son histoire, sa personnalité ou son lien avec l’Etat fédéral.

Le choix de la Virginie – une génération seulement après la fin de l’effroyable guerre de Sécession – se porta, comme on pouvait s’y attendre, sur le plus illustre et le plus glorieux de ses enfants. Depuis 1909, la statue du général Robert Edward Lee représentait donc sa terre natale au sein du Capitole de Washington.

Le 21 décembre 2020, conformément au vœu exprimé par l’actuel gouverneur de la Virginie, le héros de bronze était discrètement retiré de son piédestal, sans aucun des égards dûs à son rang, avant d’être expédié vers la réserve où il vertdegrisera désormais à l’abri des regards et de la contestation. Comme auraient dit en l’occurrence les Romains, la déchetterie est proche du Capitole. Le 13 janvier prochain, une commission ad hoc, réunie à Richmond, éphémère capitale du Sud sécessionniste et toujours chef-lieu de la Virginie, entérinera le choix de la personnalité qui va remplacer le général Lee sous le dôme majestueux qui abrite le Congrès fédéral : Barbara Johnson, une jeune étudiante afro-américaine qui, en 1951, âgée de seize ans, osa dénoncer la ségrégation pratiquée dans son lycée de Farmville.

Qui était Robert Lee ? De l’avis général, il y a un siècle, un homme de parole, un homme d’honneur, un « homme de marbre », à en croire l’un des surnoms qui lui avaient été donnés de son vivant.

Fils d’un général qui avait combattu durant la guerre d’Indépendance aux côtés de George Washington, il avait choisi lui aussi le métier des armes. Sorti deuxième de l’école militaire de West Point, il avait poursuivi pendant trente-deux ans une carrière exemplaire mais dans une relative obscurité d’où devait le tirer, bien malgré lui, la guerre civile. Opposé au séparatisme, il s’était vu offrir en 1861 par Abraham Lincoln le commandement des armées du Nord. Ecartelé entre la discipline, le loyalisme et un attachement viscéral à sa chère Virginie, il déclina l’offre après réflexion et prit la tête de l’armée de son Etat, puis de toutes les armées du Sud.

En dépit de l’infériorité de son camp, en effectifs et en armement, il parvint trois années durant à faire jeu égal avec les « Yankees ». Vainqueur factuellement à Bull Run, vainqueur moralement pour sa conduite légendaire de la retraite de ses troupes après l’échec d’Antietam, de nouveau vainqueur à Fredericksburg et Chancellorsville, tenu en échec lors de l’affrontement meurtrier et décisif de Gettysburg, il n’était pas seulement vénéré par ses troupes mais respecté par l’adversaire. La partie perdue après l’incendie d’Atlanta et la chute de Petersburg, il dut assumer la défaite d’Appomattox et présenter au général Grant la capitulation des forces du Sud, le 9 avril 1865.

Robert Lee avait épousé l’arrière-petite-fille de George Washington. Le premier président des Etats-Unis, tout comme son successeur Thomas Jefferson, était planteur. De son beau-père, Lee hérita lui aussi une plantation et les esclaves qui lui étaient attachés. Ce n’était ni sa vocation ni son principal centre d’intérêt, et il affranchit ses esclaves en tant qu’exécuteur testamentaire du défunt. Sa propriété d’Arlington, saisie pendant la guerre civile, devint par la suite le grand cimetière militaire national que l’on sait.

La position du général Lee sur l’esclavage, avant la guerre de Sécession, était assez proche de celle d’Abraham Lincoln. Dans une lettre de 1856, il condamnait l’asservissement des hommes, « une faute sur le plan moral comme sur le plan politique » mais n’envisageait pas son abolition immédiate. Les Noirs, y plaidait-il, « ne sont-ils pas incommensurablement mieux ici qu’en Afrique, moralement, socialement et physiquement ? L’instruction douloureuse qu’ils subissent est nécessaire pour leur éducation et leur race ». La Providence, concluait-il avec une légèreté certaine, trouvera le moment venu, le remède nécessaire au mal.

De même qu’il avait initialement désapprouvé la sécession, le général Lee, sitôt la paix revenue, se fit l’ardent défenseur de la réconciliation et de la réunification nationales. Il avait interdit que ses obsèques fussent l’occasion, pour ses vétérans, d’arborer les uniformes et les bannières confédérés. Rayé, et pour cause, des cadres de l’armée, il consacra ses dernières années, jusqu’à sa mort en 1870, à la création et à la réussite de l’Université qui porte son nom et celui de Washington, à Lexington, dans sa chère Virginie, bien entendu.

Robert Lee était profondément, un homme de son milieu, de sa classe, des préjugés et des certitudes de son temps. Ses contemporains ne s’y trompaient pas. En 1884, un sénateur de Virginie pouvait, sans soulever la moindre critique ou la moindre objection, tracer un portrait dithyrambique de son héros : « un adversaire sans haine, un ami loyal, un soldat humain, un vainqueur sans excès, un vaincu sans rancœur, un, officier intègre, un citoyen irréprochable, un voisin ouvert, un chrétien sincère, un homme droit, César moins l’ambition, Frédéric moins le despotisme, Washington sans la consécration… »

En 1975, le président Gérald Ford, pâle successeur républicain de Richard Nixon, rendait à Robert Lee la citoyenneté dont il avait été privé. Puis le président démocrate Jimmy Carter lui restituait, rétroactivement, la plénitude de ses droits civiques. Neuf comtés (dans le Sud) portent son nom, tout comme l’autoroute New York-Sans Francisco. D’innombrables statues, non seulement dans le Sud, mais jusqu’à Washington, perpétuent sa mémoire. Perpétuent, ou perpétuaient ?
Car les temps changent, comme disait Bob Dylan. Les regards changent. La Virginie vote Joe Biden. Le passé des Etats-Unis, cent cinquante ans après la guerre civile, a revêtu l’aspect d’un chantier permanent de démolition et de reconstruction parfois même, littéralement, d’un champ de bataille. Le temps n’est plus où de beaux mensonges paraient de couleurs romantiques le bon vieux Sud, héroïque et chevaleresque. Autant en emporte le vent de l’histoire. Comment revisiter aujourd’hui Tara sans demander à voir comment y sont traités les esclaves ?

Mais cela doit-il signifier que la guerre n’est pas finie, et qu’il faut sans cesse ranimer les braises de l’incendie que l’on croyait maîtrisé, rouvrir les plaies que le temps avait cicatrisées ? Une vision manichéenne et constamment réactualisée de l’histoire doit-elle prévaloir sur la connaissance du passé et la contextualisation des comportements, des discours et des actes ? « On ne peut continuer de rendre hommage à des hommes qui se sont battus pour préserver l’esclavage. » Soit, mais faut-il en déduire, comme au temps des pharaons, que ceux qui se sont battus pour une cause perdue, voire pour une mauvaise cause, n’ont jamais existé, et qu’aucune raison ne peut être avancée pour analyser et expliquer leur parcours ? Il y a des régressions qui ont le progrès pour alibi, le sectarisme pour moteur et l’ignorance pour résultat. Substituer l’histoire qu’on aurait voulue à celle qui est advenue est une étrange démarche. Le vaincu d’Appomattox ne pouvait imaginer qu’il serait un jour la victime collatérale des violences racistes de Charlottesville, puis des violences policières de Minneapolis et que, défait de son vivant par le général Grant, il paierait une deuxième fois, par ricochet, et post mortem, pour le meurtre de l’infortuné George Floyd, où il n’est pour rien.


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