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QUAND MACRON PASSE L’ORAL


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Chronique de Dominique Jamet...

La rencontre d’Emmanuel Macron avec le bonhomme Pernaut, jeudi dernier, à l’heure où l’on entend dans nos campagnes mugir les vaches qui rient, n’aura été en somme qu’une gentille mise en bouche, plutôt faite pour amuser que pour emporter la gueule, un modeste apéritif, un peu trop sucré, un peu trop doux, voire sirupeux, de ceux dont les grand-mères, après les avoir dénichés dans le fond d’un placard, vous servent deux doigts dans un petit verre, en vous recommandant de ne pas en abuser. Trois jours plus tard, au Palais de Chaillot, l’heure était venue des choses sérieuses, et du plat de résistance, copieux, consistant, épicé, et fumant.
Au moment de passer à table, le président de la République n’avait plus en face de lui le ravi de TF1, débordant de reconnaissance et encore tout éberlué de recevoir dans son humble 13 heures un si grand personnage, mais deux interrogateurs chevronnés, qui se proposaient clairement de lui faire passer un mauvais quart d’heure (en fait, plus de deux heures et demie).

Combatifs, pugnaces, insistants, voire insolents, c’est pour cela même que le chef de l’Etat avait choisi pour interlocuteurs Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin, et les heureux élus étaient les premiers à savoir qu’ils décevraient profondément leurs fidèles et les attentes d’un large public s’ils ne se conduisaient pas conformément à leur image et à leur réputation. On reconnaîtra à l’un comme à l’autre, et particulièrement à Bourdin, une excellente connaissance des divers sujets abordés. Devaient-ils pour autant renoncer à toute marque de politesse et dépouiller toute recherche vestimentaire ? L’indépendance s’accommode parfaitement de la courtoisie et le débraillé n’ajoute rien à l’impertinence.

L’affiche, au total, n’en a pas moins tenu ses promesses. Poussant leur rôle à l’extrême et enchérissant l’un sur l’autre, les deux journalistes se sont mués en examinateurs, voire en juges, si ce n’est en inquisiteurs, le premier l’œil plissé, pétillant d’une éternelle apparence de malice fort bien jouée et la moustache soupçonneuse, le second le maintien impérieux, le regard fixe, la voix tonitruante. Ils ont littéralement mis leur vis-à-vis en examen et fait sentir qu’ils l’auraient bien soumis à la question si la torture n’avait été abolie en France il y a plus de deux siècles par le malheureux Louis XVI.

Mais nous sommes en 2018, et il ne s’agissait que d’une émission de télévision inscrite dans un plan de communication savamment mis au point par des équipes de professionnels. Emmanuel Macron n’a eu qu’à se féliciter du risque calculé qu’il avait pris en invitant des adversaires coriaces plutôt que des courtisans, des complaisants ou des béni-oui-oui. Il avait tout à gagner à mettre en opposition son calme et leur hargne, son impassibilité et leurs attaques, son humour et leur agressivité. Maîtrisant parfaitement ses dossiers, n’éprouvant pas le besoin de recourir à des notes, ne perdant jamais si ce n’est le sourire, du moins son sang-froid, aussi à l’aise pour répliquer du tac au tac que pour donner des réponses dilatoires à des questions précises, affirmant en même temps sa détermination et sa souplesse, son inflexibilité et sa volonté de concertation, l’autorité légitime que lui confère son mandat et son attachement à la démocratie, le président de la République a brillamment passé ce grand oral qui lui permettait de déployer les mêmes qualités et de tirer les mêmes ficelles qui lui ont permis, petit, d’être le premier de la classe, jeune, de réussir le concours de l’ENA, adulte, de séduire les puissants ou de gagner les élections.

Le fait est que, jamais depuis le début de la Ve République, une rencontre entre un chef de l’Etat et des journalistes n’avait donné lieu à un échange aussi vivant, aussi animé, aussi riche, au cours duquel ont pu être évoqués, exposés et discutés, sans langue de bois et sans autocensure, ni de part ni d’autre, la plupart des grands problèmes de l’heure.

Quant au fond…

Les commentateurs, sitôt terminée l’émission, - et parfois les mêmes qui se sont plaints de sa longueur- ont regretté que certains sujets n’aient pas été traités (l’écologie) ou aient été seulement effleurés (l’Europe). Emmanuel Macron n’en a pas moins été amené au cours de la soirée à préciser ou à réaffirmer ses choix sur des points de première importance. Ces choix définissent les contours d’un positionnement politique qui, au bout d’un an d’exercice du pouvoir, apparaît peu à peu dans toute sa clarté.

Le président de la République a dit sa « détermination » face au blocage des Universités par des « professionnels du désordre », ou aux exactions de cette minorité agissante qui après obtenu satisfaction dans l’affaire de Notre-Dame-des-Landes, prétend s’opposer par la violence au rétablissement de l’ordre public sur la zone du défunt projet d’aéroport. Nous verrons bien.

Il a également proclamé son intention de proposer dans les mois qui viennent des solutions à la crise morale et matérielle du secteur hospitalier et une réorganisation de la prise en charge du « cinquième risque », celui de la prise en charge des personnes dépendantes et du « dernier âge », tout en rappelant qu’il n’est pas responsable d’une situation qu’il a trouvée à son arrivée au pouvoir. Dont acte. A suivre.

Il a réitéré sa décision d’aller « jusqu’au bout » de la réforme de la SNCF sans de donner la peine d’expliquer pourquoi il était préférable de changer le statut de l’entreprise plutôt que d’en améliorer la gestion et moins encore comment l’ouverture du réseau français à la concurrence étrangère, en vertu des obligations que nous imposent les traités européens, nous rendrait plus forts.

Sans contester le chiffre impressionnant des 60 à 80 milliards qui échappent au fisc et manquent à l’Etat du fait de l’optimisation, de l’évasion ou de la fraude fiscale, il s’est refusé à faire sauter le fameux « verrou de Bercy » et à poursuivre les fauteurs de cet incivisme majeur au double prétexte qu’il n’avait pas à interférer dans des dossiers individuels et qu’une politique de rigueur ferait fuir on ne sait où capitaux et capitalistes.

Il a assumé le cadeau de 4,5 milliards fait aux justiciables de l’impôt sur la fortune, et la ponction symétrique, du même montant, sur les retraités.
Il a prétendu que l’Etat compenserait, à l’euro près, la disparition des recettes que les collectivités territoriales tiraient de la taxe d’habitation, sans lever aucun impôt supplémentaire. Est-il permis d’être dubitatif ?

Il a envisagé pour la première fois avec autant de netteté un rétrécissement du périmètre de l’Union européenne, réduite aux Etats dont le niveau de vie, de salaires, de charges sociales, de développement est analogue, mais renforcée et dominée évidemment par un supposé tandem franco-allemand, mais n’a fait que mentionner le point, capital, de la compatibilité entre une Europe souveraine et les souverainetés nationales.

Président légal et légitime de tous les Français, y compris les plus humbles, les plus pauvres, les plus précaires, au sort et aux difficultés desquels il a dit être fort sensible, il est apparu une fois de plus, à son corps défendant, comme le président des riches, des entrepreneurs, des gagnants, des start up, le concepteur et le bâtisseur de cette merveilleuse société future où la modernité est le paravent, l’alibi et le vecteur de la globalisation, du libre-échange, de la concurrence déloyale, de la précarité et des inégalités.

« Intraitable », le mot est revenu à plusieurs reprises dans sa bouche. « Intraitable » dans l’application des procédures administratives et des décisions de justice qui sont censées entraîner l’expulsion des immigrés clandestins et des déboutés du droit d’asile. Mais il n’a pas dit comment. « Intraitable » face au terrorisme islamiste, mais pas au point d’accepter que des ressortissants français soient condamnés à mort par des pays étrangers. Pas au point, même si des milliers d’islamistes radicalisés sont prêts à passer à l’acte, de répondre à une situation d’exception par des mesures d’exception. Nous restons donc condamnés, aussi longtemps que se prolongera cette attitude légaliste et irresponsable, aussi longtemps qu’ « intraitable » sera synonyme d’ « inerte », à attendre passivement que tombent de nouvelles victimes pour que soient mis hors d’état de nuire des coupables préalablement repérés, identifiés et fichés. Nous sommes en guerre, mais nous ne la faisons pas.

Excepté quand il faudrait ne pas la faire. Certes, le président a déclaré qu’il avait des « preuves », sans dire ce qu’étaient ces preuves, mais c’est en pleine violation du droit international, alors que d’aucune manière les intérêts de la France ne sont menacés par la défaite de Daech et d’Al Qaida en Syrie, sans y être autorisée par le Conseil de sécurité, sans avoir l’excuse de la légitime défense, sans que le gouvernement légal de la Syrie nous en ait fait la demande, que l’armée française a mené une opération militaire aussi marginale que mal venue au Proche-Orient, dans le sillage des forces américaines. C’est mettre le doigt dans l’engrenage fatal où les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite, nos bons « alliés », pourraient bien nous entraîner. Après la Syrie, l’Iran ? Après l’Iran, la Russie ? Et après la Russie ? La possible destitution de Nétanyaou, l’éventuel impeachment de Trump, l’hypothétique chute du régime pourri de la famille royale saoudienne valent-ils une troisième guerre mondiale ?

La question mérite en tout cas de figurer à l’ordre du jour du prochain sommet Macron-Bourdin-Plenel, d’ores et déjà prévu l’an prochain, deuxième année du premier quinquennat d’Emmanuel Macron.


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